L'illusion du vase
L'ILLUSION DU VASE : (En recherche d'éditeur)

Une femme, vivante, parle à son compagnon décédé (mais comment le faire ?), qui lui parle à son tour ( mais quel est son langage?)

Poésie pour une tentative de dialogue entre deux mondes, dont l'un sans sujet.




Point de vue :
"François Philipponnat touche à la mort, ou plutôt à l’entre-deux qui sépare les vivants et les morts. Les poèmes alternent entre questionnements métaphysiques sur l’infini et le mouvement et émotions brutes… tout cela avec un équilibre et une justesse sans faille ou précisément sur la faille de l’intervalle à saisir. Les poèmes semblent fonctionner en binôme.

Le poème en page de droite se pose comme une interprétation du texte premier, une réécriture, un écho ; l’auteur laisse le soin au lecteur de faire entrer en résonnance les deux textes.
Le « je » poétique évoque une « langue lagune dévorée par son sable ». Si la lagune peut emblématiser la frontière explorée par l’auteur soit celle entre la vie et la mort, le sable, lui, s’apparenterait au délitement de l’être, à la cendre du mort. Mais, ce vers a avant tout retenu notre attention car il est, à notre avis, révélateur de l’écriture poétique de François Philipponnat : une langue qui cherche à dire la mort et qui se heurte à l’indicibilité de cette dernière.
Les mots se déploient et anéantissent eux-mêmes. La langue lagune, la langue frontière se présenterait comme une issue que mettraient à jour les poèmes qui se répondent".

Comité de lecture Éditions Bruno Doucey

EXTRAITS

Un peu d’argile a séparé le vide du vide

et nous avons vécu dans l’illusion du vase.

○○○

Ecrire d’où
l’on n’a pas lieu d’être

Ecrire de tous les endroits où
l’on n’est pas

où palpitent les luttes
les rires
ton ventre

depuis ce rien de bleu dans le noir
infime occurrence de l’autre part
qui t’exhorte de le considérer
...Ce collier qu’on croit voir
au cou des morts
st-ce l’amarre ?

Ouverte aux propositions des quais
je détache mes yeux des anneaux de fonte.

J’accepte la voracité du large.

Une queue de clapotis agonise contre les marches de l’embarcadère
ultime soubresaut du paquebot géant qui t’a pris.

J’entends le battement
lointain de talons
sur un pont.

Sous nos brise-lames
la houle échancrée
sans fond.

Vient me prendre
la pulsation rouge
d’une valse lente.

Quand tous les bateaux sont partis
y a-t-il eu des bateaux ?

○○○

Votre nuit s’entend
suivie d’un matin

Un soleil garantit
votre obscurité

Alternent
vos lanternes
évidentes

Souvenir ni projet
regret ni résolution

Flotté dans l’inadvertance
joignable dans l’indistinct

l’inconcordance des temps

...Depuis les hauteurs
on entend une sirène
au creux de la ville.

Rien qu’une sirène
qui claudique sur les deux notes de sa comptine
berceuse pour l’exil des rues.

On n’y perçoit pas une alerte.
On n’y devine pas une plainte.

Juste une rumeur
lointaine
très propre.

Où suis-je perchée
pour m’être tant éloignée de toi ?

Ta mort porte un vêtement si doux qu’il n’a plus d’épaisseur.

Ne me parvient
plus une seule note de ton chant.

Je fourrage dans le coton de la distance
sans distinguer ta voix.

Cependant je m’attarde
à ton chevet télégraphe.

Depuis les hauteurs
on entend
une sirène
au creux de la ville.

○○○

Vous vieillissez
prudemment
comme vous accompagnant

convalescents
de votre naissance

avares d’une durée
dont vous ne savez rien

Parfois vous osez
l’amour vif
ignorant du couperet

...Je t’ai vu passer
dans l’inspiration soudaine
d’un dirigeable euphorique !

Ton geste suspendu

et mon air
en rétention
dans cette poitrine étrangère.

J’étais le mi-chemin de la terre à ton souffle.

○○○

Tu

comment voulez-vous que ce soit

...Sur les plages
je ramasse les plumes
que tu aurais ramassées.

Je scrute le sable
avec le galbe de la pierre parfaite au fond de l’œil
et poursuis la cueillette que tu avais commencée.

Je guette la voile blanche
du retour que tu attendais
-le nom de la passagère à jamais inconnu.

Offerte au liseré d’écume
qui vient me prendre.

Echouée dans la douceur des bois flottés.

Comme tu le faisais.

Si tu n’étais pas tes gestes
qui étais-tu ?

○○○

Inquiète de ce qui reste quand tout a changé

tu consultes des bodhisattvas
pour te consoler de l’impermanence

Ils te regardent d’un air amusé

Ton inattention te fait manquer le début des paysages
et de l’amour
Les événements se font sans toi

Tu plantes ta pagaie dans le courant
pour suspendre la course
mais tu n’épuises pas la question

Dans l’absolument fixe
le souvenir du mouvement
est parti avec le mouvement

...Je ponctue mes phrases
tant que je peux.
Je hache, sectionne, cloisonne, compartimente, atermoie, discontinue l’espace engourdi dans le récit, tant qu’il se laisse faire.
Mes phrases me pointent.
J’en ressuscite.
Je savoure la puissance d’arrêter mon histoire, puis de la reprendre.

C’est le temps qu’il faut distraire !
N’est-ce pas ?

○○○

Langue lagune dévorée par son sable

Musique épurée
absolument audible

Parti sans n’avoir résolu aucun mystère

Vous
continuez à chercher le pilote de la nuée d’étourneaux

funambulez sur la lisière entre dedans et dehors
en compagnie des mouches

Par hasard vous buvez avant la source
mais ne sentez pas la paume d’une main

Vous errez sur le vecteur sublime
qui va du regard au battement de cœur

et traquez le fantôme des arbres creux

Rien de neuf

...Quelquefois, je suis prise dans le mouvement d’une large mélancolie
qui a l’élégance d’un filet de pêche qu’on jette.

Mon esprit est emporté dans des baïnes cannibales totalement indifférentes à mon effroi.

Ô trouble sans fin que de vouloir s’amarrer au mouvement !

Passe un fou de Bassan qui a renoncé au port
comme un appel.

○○○

L’ombre prend
confiance que le soir allonge et le noir dissout

Vous serez enterrés par des jeunes gens alertes
portant les testicules hautes de la guerre

La nuit vaque à ses occupations de nuit

De son point de vue
rien à redire

Tout est vacant

Comment vous recommanderait-elle la prudence

Pouvez-vous penser
l’impossibilité à vous alerter
indéfectiblement symétrique à la vôtre

Le rythme se nourrit de la dépouille du temps

... Sur la table
écrire et manger.

Sur la terre
chercher le sommeil.

Le texte se mesure au réel.

Les parfums se sont enfuis de l’alambic.

Reste à orpailler le vent.

Je consulte l’album des morts.
Je n’y trouve pas d’autres empreintes que les miennes
et disparaîtrai quand j’aurai fini de te déchiffrer.

Un oiseau s’ennuie
dans l’apesanteur.

○○○

S’il y avait un chien sur la tombe
Il n’y aurait pas de chien sur la tombe

Le chien sur la tombe
de celui qui n’est plus
a suivi la trace de l’absence
jusqu’à vous qui portez déjà la vôtre comme un manteau réversible

Quand le vide se regarde
il gomme tout ce qui tentait d’apparaître

Vous disiez Quel autre point de vue que depuis soi

La mort entrecroise tous les points de vue
et trouve brusquement ce que la sagesse poursuivait vie après vie

...Le manque est un lien.
Le lien est un manque.
Demeure ce manque
seul lieu tangible du lien
transparence brandie en preuve d’avoir été uni.

Une mère rôde devant la grille de l’école maternelle
comme pour apprendre cette disparition au milieu d’elle-même
baguenaudée dans les trois heures de la matinée
cherchant à combler le creux du creux

prête à la pensée des morts.

○○○

Ton dos
a déjà bandé
l'arc de l'oubli

La douleur n’est plus une preuve

...Nous racontons notre vie à d’autres qui la raconteront.

La parole s’écoule ainsi
jusqu’à celui qui se tait.

L’écoute se tient en lui.
Ton silence n’est-il qu’une pause du silence ?

Je t’ai laissé à l’entrée du labyrinthe
désorientée par ton sommeil.

Es-tu quelque part
si je ne peux pas y entrer ?
Où suis-je
si tu ne peux pas en sortir ?

Tu as rejoint le centre du piège de verre.

Confronté au croisement sans choix
tu démasques la supercherie du trésor.

Nous disions Le chemin est le but
sans penser vraiment que nous ne quitterions jamais le chemin.

○○○

Les saisons sont tombées avec les feuilles

Sur le canal, une péniche
halée par le ricanement d’un goéland.

Les ombres déambulent
dans leurs propres domaines

Nous avions dressé la table
sur un océan furieux.

Passe
une remorque
sans cheval

Je n’avais de réponses qu’aux questions non posées.

On entend un hautbois
dans les aigus

Tu disais : C’est quand ils savent danser
qu’on jette les chaussons usés !

Se poursuit
la route sans bords

et moi : De quoi parlerons-nous
quand nous n’aurons plus peur ?

avec pour seul bagage
la conversation des nuages
sous les ongles

○○○



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