Pour qui danse la mouche ?

Édition l'Albatros -  ISBN 2-9517981-0-5S - Droits SACD

Ce texte a été mis en scène par la Cie L'Albatros -jusqu'en 2015
repris par F. Philipponnat  &  N.Cabarrot
- Voir Performances : Philipponnatpolyphoné

EXTRAITS

Tous les chemins portent le deuil
du jour où les pierres se sont tues.

○○○ 

La rivière coule

Je ne dis pas La rivière coule joliment.
Je dis  La rivière coule

mollement ou bruyamment.
La rivière coule

Je ne dis pas Des barques plates pourraient y naviguer entre les pierres.
Je dis  La rivière coule

Je ne dis pas  S’amuse-t-elle d’être émiettée dans l’air torsadé par un chien ruisselant ?
Je dis  La rivière coule

Je ne m’étonne pas de la risée qui pousse quelques feuilles vers l’amont et qui fait douter du sens du courant.
Je dis  La rivière coule
Je ne dis pas Rivière d’été.
Tentative
évaporée avant la mer.

Ni Elle s’ébruite
comme une cigale répandue

Ni encore  Vu sa transparence étrange, on est en droit de se demander :
son eau est-elle vide ou pleine ?
La lutte est inégale entre elle et le poisson qui l’escalade.
Lui, naïf et si jeune. Elle, expérimentée et si nombreuse !

Je ne vous demande pas  Aime-t-elle être plongée par des baigneurs nus ?
Et quand elle épouse si parfaitement leur corps,
est-ce une étreinte ou une bousculade ?
Je ne dis pas Si ça continue, à force de couler, il n’en restera plus !
je dis  La rivière coule

Je ne dis pas Les branches d’arbres morts qu’elle a charriées et amassées contre des souches, nous en ferons des fagots pour les grillades!
Ou Dans les rapides, elle se faufile et frémit comme les cheveux sur les épaules des stars du shampooing.
Ou Tout le monde y penche son image, même ceux qui ne l’aiment pas.
Qui qu’on soit, quoi qu’on fût, on est contraint de s’y prosterner
comme sur le passage d’une reine tyrannique.
Ou encore La terre transpire son désir tellurique.
Ses salives secrètes submergent les serments du sable.

La rivière coule

Je ne dis pas  Fendue par la flèche d’un saumon tendu vers l’enfance
et la foule
à contre-courant
semble s’écarter
admirative…
La nuit, quand personne ne les voit, les rivières arrêtent de couler.
Je ne le dis pas.
Est-elle blessée, ou chatouillée par les ricochets ?
Je ne le dis pas.
D’anciens désespoirs font des bulles à la surface
comme une fermentation dans la vase des mémoires.
Je ne le dis pas.
Sous nos yeux rougis
comme des lampes témoins qu’on ne saurait éteindre
coulent les eaux perdues
de la première poche
du premier homme
grossies des larmes de tous ses enfants
affectés à lutter contre l’incendie de leur naissance.
Je ne le dis pas.
Je dis  La rivière coule

Le cincle plonge à trois reprises puis émerge, avec au bec un petit poisson à moustaches.

A noter que, souvent, on a de la compassion pour celui qui est mangé plutôt que pour celui qui mange…

Méduse échouée sur le sable brûlant qu’est-ce que je fais ?
Rouge-gorge guetté par le chat qu’est-ce que ?
Escargot sur le pas de la porte qu’est-ce ?
Galet roulé par le torrent qu’est ?
Gamin tibétain sous le fusil impérial qu’ ?
Un louis d’or brille au fond du ruisseau ?

Nous sommes des statues de sel dans le cours des choses !

Je ne dis pas tout cela.

Je ne dis que  La rivière coule

Je n’évoque pas les berges du Gange
et l’aquarelle des foules drapées
ni ce baptême de peau et de sari collé
que fouette un soleil jaloux.

Derrière la murette qui surplombe la rivière, un demi-cheval passe
avec à son bord une jeune cavalière.
Danse contrariée des deux corps.
Le pas
comme une onde
scandée
de ses reins à ses seins.
Dans l’eau,
l’image
épure l’Animal.

Je ne l’ai pas dit (ça n’a peut-être même pas existé).
Je n’ai vu que la rivière qui coulait. Je n’avouerai rien d’autre.
Je ne vous dis que  La rivière coule

Est-ce ma faute si elle est réservée au point de ne montrer d’elle que cela ?

La rivière coule
Je ne dis pas Elle ravine la terre entre les racines des bagnards enchaînés sur ses rives.

Ou Elle n’a pas toujours la nonchalance qu’on lui connaît en saison sèche.
Alors, elle est une meute qui se précipite vers la mer.
Elle se bouscule et cherche à se doubler pour fuir on ne sait quel monstre malfaisant.
Du coup, poissons, embarcations, troncs d’arbres et détritus
lui emboîtent le pas comme on s’engouffre derrière une am-bulance dans un bouchon de circulation.
Dans la plaine, sa patience n’est qu’apparente :
il s’agit de faire bonne figure au moment de pénétrer dans l’estuaire! Après… tout est tellement grand !

 Je ne décris pas les nattes de cristal et de lazuli qu’elle travaille à même le cou des rochers rondouillards, sans cesse de l’un à l’autre, comme une souffleuse de verre inspirée, et sa disparition dans l’été avec ses caresses en bijoux…Ni les grosses boules de granit, avachies et décolorées, mousse hirsute de deux mois, qui semblent un troupeau d’éléphants de mer dans le grand lit déserté, attendant pour se lever que la belle insouciante vienne les chercher avec ses crues d’automne.

Je ne pense pas   Neiges effondrées sur elles-mêmes jusqu’à disparaître
évadées du printemps avec un igloo fiévreux
glissées d’extrême justesse dans un déguisement informe
éclipsées en eaux courantes.

La rivière coule
Je ne dis rien d’autre que ces trois mots, et j’entends un capharnaüm d’images trépigner derrière vos yeux .
La rivière coule
Pouvez-vous n’entendre que cela ?

A moins que je n’y aie mis tout le reste !

je dis  La rivière coule
mais j’aurais pu dire  Les cafetières fument
Je n’aurais pas dit   L’hiver se faufile dans l’haleine des cafetières.
Ou  Que peuvent dire les cafetières à l’oreille des tasses
quand elles se penchent sur elles, et qui les remplit d’aise ?
Ni Un fleuve rouge affleurait sous mon habit de peau
quand ton corps a jailli de la robe, comme un hymne.
Si j’avais dit  Sur le parquet, la robe.

Pouviez-vous n’entendre que cela ?

Les mustangs sauvages
tournent sept fois dans l’air leurs crinières dorées
mais finissent par franchir la clôture arrachée.

Nos patiences
rythmées
par le sang
au cou
du lézard.
Nos silences
troublés
par la mouche
sur la langue
du hasard.

○○○

        Midi

        Plein Sud

        Un peu d’eau
        s’évapore
        sur le fer brûlant du volet
 
        Où suis-je après ?

○○○

1 - Un.
2 - Un jour.
3 - Matelots.
4 - Constantinople.
5 - En catimini.
6 - Partirent en équipée.
7 - Fleur coupée fane au soleil.
8 - Et le temps leur parut si court.
9 - Les filles avaient les yeux trop brillants.
10 - Le vin était fort, le vent était doux.
11 - On entendit craquer le bois sous son pied.
12 - Il la prit par la main, mais la belle s’évanouit.
13 - Dans le sillage du bateau, des goélands braillaient.
14 - Surgit un gros homme ventru, un foulard à la ceinture.
15 - Et la terre était ronde puisque le bateau disparaissait.
16 - Son cri a dévalé les ruelles, torrent noir vers la ville basse.
17 - Courir jusqu’au port !… et la danse du couteau qui lui coupait le souffle.
18 - Midi. Le soleil dégrafait un à un les chemises et les corsages.
19 - Les trois filles se plaquèrent contre le mur, les yeux rivés sur l’écume des lèvres.
20 - Sur la peau de l’océan, à peine une estafilade que le temps pansera.
21 - Un appétit ancien s’éveillait dans la trame de leurs doigts. Le vent venait du grand large.
22 - Une fois de plus, refaire la traversée comme on lance un harpon sur un mur de prison.
23 - Le temps d’un jour, le temps d’une vie. Les dés qui roulent sur le tapis vert. Ô ma libellule !
24 - En éclatant de rire, elles se sont retournées, leurs dents brodées de rouge où le soleil clignait.
23 - Sur le débarcadère des hommes en gilet pâle bombent le torse où rebondit une larme blanche.
22 - Trois visages différents mais le même tatouage, au dedans, qui les faisait rêver d’ailleurs.
21 - L’orage surgit sans prévenir. Mille buffles fulminant dans l’encre violette du ciel !
20 - Tout s’annonçait léger, doux, printanier comme au début des repas de famille.
19 - Sur la route de la colline, ils avaient dû enjamber un chien qui dormait.
18 - Passée la porte, le monde s’était parfumé de musiques pimentées.
17 - La deuxième avait la voix d’un livre au marque-page de rosée.
16 - Le gros, comme un chien, à ses trousses… Plonger dans une cave, au hasard !
15 - La première avait l’œil altier des conquérantes intrépides.
14 - Bien loin des rumeurs du bal, ses hanches marquaient le tempo.
13 - Le cercle des curieux autour du corps, comme une danse.
12 - Sous l’eau, l’animal envoûtant de sa robe jaune.
11 - Son visage entre les mains est une offrande.
10 - Elle leur souriait comme on jette un filet.
9 - La troisième ondulait sans bouger.
8 - Comme si le temps se rétractait.
7 - La lune perle au front des nuits.
6 - Accastillages muets.
5 - A Constantinople.
4 - Corne de brume.
3 - Grands cœurs blancs.
2 - Une vie.
1 - Une.

○○○

Dans le pré, le cheval promène sa forme de cheval.
Le château a vissé sa forme de château sur la ligne d’horizon.
Le chemin serpente sa forme de chemin sur le flanc de la montagne
et les serpents cheminent, au même endroit, avec la forme de serpents sur les chemins.
Plus loin est plus petit, comme tous les plus loins.
Plus près est plus gros, comme dans toutes les jumelles.
Dans le ciel, les oiseaux victorieux font des « V » pareils à ceux des dessins.
Tout se tient tranquille, égal à soi-même.
L’horloge avec sa tête de temps qui passe.
Les quatre pieds avec le dessus de la table à bout de bras si patiemment ressemblants à des photos de pieds de table.
Les choses se comportent comme dans le dictionnaire (qu’on leur a sans doute distribué à la naissance).
Les lampes de chevet montent la garde, de chaque coté du lit endormi,
comme si c’était leur nom qui les retenait là !

Elles n’assouviront pas leur désir de lanterne magique, de lampion coloré se ba-lançant sur une jonque dans un été chinois, de torche de plongeur cœur palpitant regard mouillé de larmes de joie nez à nez avec le trésor de Rackham le Rouge, de phare intrépide affrontant des tempêtes de force mille sans cesser de cligner de l’œil, de néon dans les rues de New York un soir d’invasion d’extraterrestres, de guir-landes de Noël qui font couler des rivières de diamants dans les arbres des Champs-Elysées ou d’éclair dans mes yeux quand j’entends le prénom de mon amour !


Les feux rouges ne prennent pas la route,
ni les ports, le large
les spectateurs, la parole.
Comme si c’était leur nom qui les retenait là !

Sur les tables de nuit, les livres restent ouverts aux pages où on a arrêté de les lire
et les histoires attendent les yeux qui continueront de les dérouler.

Dans le pré, le cheval promène sa forme de cheval qui promène sa forme de cheval.

Le monde entier trimballe sa forme de monde entier.

Le nuage s’étire !

○○○

Ô les trous
de lumière
dans le chapeau
des siestes !

○○○
              
          1
Fleurs si blanches
Cerises si rouges

Qu’est-ce qui fait
mentir la neige ?

          2
Fleurs si blanches
Cerises si rouges
Sous les dents
la langue palpite.

          3
Fleurs si blanches
Cerises si rouges
Sur les limbes incisées
une goutte d’enfer. .

          4
Fleurs si blanches
Cerises si rouges
Bannières de soie
drapeaux de chiffon. l

          5
Fleurs si blanches
Cerises si rouges
Poudre de riz
et crime de sang.

          6
Fleurs si blanches
Cerises si rouges
Poème de papier
vie de chair.

          7
Fleurs si blanches
Cerises si rouges
Derrière le rideau
le bouge

          8
Fleurs si blanches
Cerises si rouges
Sous la mitre si sèche
le péché si juteux

          9
Fleurs si blanche
Cerise si rouges
Bourgeons de vin
sur la nappe

          10
Flers si blanches
Cerises si rouges
Surgies du marbre
le mamelon.

          11
Fleurs si blanches
Cerises si rouges
Sur les draps
La souffrance en flaques.

          12
Fleurs si blanches
Cerises si rouges
Maria
Dolores !

○○○

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