LAVER LES MOTS

Édition l'Albatros -2005- SACD

LAVER LES MOTS - Méthode et disposition intérieure

Texte joué partout (!) par la Cie L'Albatros - jusqu'en 2015
repris, en performances, par F. Philipponnat & N. Cabarrot
- voir, dans le menu : Philipponnatpolyphoné

Texte-affiche disponible.

EXTRAITS

Une chose : un mot.
Un mot : une chose.
Pas plus, pas moins.
Une chose : une chose, circonscrite par un mot -qui devient son nom-
Un mot : un mot, empli de la chose jusqu'aux bords de son nom
qui ne dit rien d'autre que ce dont il est plein.
De fil en aiguille, à chaque instant
le catalogue étend sa pieuvre.
Il coud le langage sur le monde
pour que leurs deux peaux coïncident !
Mais, toujours, une échancrure dans la camisole étirée
laisse advenir un étrange qui ne cherche pas à nommer
avatar fantasque d'une lignée de mots rebelles à l'appartenance
montgolfière arrachée à la pesanteur du sens !

Avec lui, la caverne des crânes commémore sa première luciole.

Confondu aux mandibules qui tentent d'articuler le silence
il est écrit blanc sur blanc.
Les oreilles se tendent vers ce qui ne se prononce pas
et ce sont elles qui accouchent du son qu'elles entendent.
Les yeux cherchent à voir ce qui veut se dire
et de leur vision naît ce qui apparaît.
Les mots salivent les bouches qu'avivent les mots.
Les mains tendues de souffle se donnent la parole.
La poésie inaugure sa machine à laver permanente !
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Si la douche froide n’a pas suffi à lui changer les idées, trempez le mot usé dans une bassine opaque - par pudeur - où vous aurez versé de l’eau bouillante additionnée d’une lessive puissante et efficace.
Une poudre de surréalisme de Panama, un baril de peur bleue, un gobelet d’amnésie guerrière, ou encore un concentré de coup de foudre feront l’affaire.

Frottez le mot sur lui-même, comme une petite culotte, ce qui est une manière de concerner l’intéressé et garantit la juste mesure de l’échauffement. Le tout sans agressivité (il pourrait se débattre et crier son histoire à tout le voisinage), ni sensualité (vous pourriez vous y attacher, et la nostalgie des anciens contextes est le pire ennemi du laveur de mots).

Rincez abondamment jusqu’à ce qu’il perde toute expression.. Aucune trace de l’ancienne utilisation ne doit subsister !

N’en gardez pas la moindre bribe qui bourgeonnerait votre esprit et fleurirait bientôt au détour d’une métaphore que vous vouliez nouveau-née.
Combien de mots réapparus au bras de leurs anciennes phrases, ressurgis envers et contre toute solution alcaline avec la même allure, accompagnés de ceux-là mêmes qui avaient causé leur discrédit !
- Prénom : Travail ! Nom ? - Famille-Patrie !
- Prénom : Liberté ! Nom ? - Egalité!
- Surnom ? - Fraternité !
- Prénom : Sous le pont ! Nom ? - Mirabeau !

- Prénom : Pierre ! Nom ? - Pour habiller Paul ! et les mousses, dans les petits ruisseaux et les grandes rivières, l'odeur des moines, l'habit de l'argent, la vérité qui coûte, le premier pas qui blesse , les oreilles des murs pour les paroles qu'on écrit et qui s'envolent !

- La nuit ? Tous les chats - portent conseil ! …MARILYN !
 

La minuscule page de carnet jaunie, conservée dans un petit recoin de la tête, parce qu’«on ne va quand même pas tout jeter», peut suffire à ruiner une tentative de réhabilitation . On garde une mèche de cheveux et c'est la personne toute entière qui vous habite !


Ne réutilisez en aucun cas l’eau de rinçage que vous devez faire disparaître au plus vite.
Pour ce faire, ne la jetez pas dans un lavabo ou dans la rivière la plus proche : archéologologues et tamiseurs de tous poils auraient vite fait de reconstituer son ancien habitat, ruinant ainsi vos espoirs de remise à neuf du mot en question
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Dans les jours qui suivent
il est recommandé d'épouser la tranquillité géologique
de végéter avec le buisson où l'on s'adosse
vieillir avec la pierre où s'aiguise le couteau
mentir avec la ligne d'horizon que la lumière chahute
s'asseoir sur le soleil quand il passe la colline
à l'heure dite
sans état d'âme
sans un mot
-mais toujours présent le matin suivant-
rôder dans les pentes, en compagnie des pierriers
avaler les éboulis
sans rien rebâtir.
Déserter bibliothèque et laverie !

Laissez le langage refaire surface
au hasard de la convalescence Laissez
la surface refaire langage Laissez
le hasard refaire
surfasurlelangage
convalescent.
Hasardez votre convalescence à la surface du langage Laissez !
Convalescez !
...venir le parfum d'une expression fleurie,
l'hésitation naïve d'un futur antérieur,
l'élan d'un adjectif possessif,
comme autant d'exclamations de poissons volants sur la ligne d'eau redessinée !
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