Trois grives roties de Parmira



LECTURE - SPECTACLE

Une réponse aux "Lettres mortes"
de Patrick Faugeras - Éditions Encre et lumière - http://www.encreetlumiere.org

Texte de François Philipponnat, dit et polyphoné
en écho à des lettres de patients lues ou mémorisées.

Spectacle joué devant divers publics :
Médiathèques (dans les rayonnages ou l'auditorium)
Théâtres (notamment, avec l'institut français de Tunis)
  Congrès de psychiatres, Écoles d'éducateurs, Lieux culturels d'Hôpitaux Psychiatriques...

avec F. Philipponnat et N. Cabarrot, comédienne.

Médiation autour de la correspondance, la censure, la santé mentale et son histoire...
et, plus largement : le langage, l'adresse et le destinataire...

Budget : 2 cachets Guso 250 € net  / Frais de déplacement (depuis le Gard) / Accueil / selon le projet
 

L'Histoire...

Après la fermeture des hôpitaux psychiatriques italiens, à la fin des années 70, on découvre dans l’asile déserté de San Girolamo, à Volterra, des milliers de lettres de patients, oubliées, retenues, censurées par l’administration.
Patrick Faugeras, psychanalyste, traduira et présentera une centaine de ces courriers dans un livre intitulé "Lettres mortes", invitant le lecteur à se reconnaître avec lui destinataire de ces messages jamais transmis.
À notre tour, nous mettons en circulation cette parole interceptée et relayons ces existences déniées, dont l’histoire de leurs missives est l’image dramatique.
Nous répondons par un texte où le messager tente de sublimer le duel perdu auteur-destinataire.
Triangle où se côtoient deux joueurs de jokari confrontés à la stupeur élastique du langage de l’Autre.
Triangle du JE TE DIS, où la mémorisation des lettres par les comédiens devient un symbole aigu.

Rencontre humaine, connivence avec ces étrangers si proches -tant l’aliénation est affaire intérieure -, lieu d’apostrophe et de méditation sur l’adresse et le désir -qui n’advient qu’insatisfait-, les réponses posthumes aux internés de Volterra ne sont peut-être que de nouveaux appels se débattant avec une censure autre qu’administrative, à l’œuvre dans la langue, et que la poésie tente d’outrepasser.
 

Le point de vue de Michel Plon, psychanalyste :
"Il ne suffisait pas de lire, fût-ce avec talent, ces lettres liées entre elles par un fil poétique, ces lettres, voix que nul ou presque n’écouta en leur temps, voix qui se perdirent dans les méandres d’une administration que l’on ressent glaciale, lettres qui disaient la détresse et la tendresse, le désespoir et le renoncement. Il fallait de ces lettres faire des paroles vives, leur redonner ardeur, impatience, exaspération, étonnement et naïveté. En un mot, il fallait les recréer, les faire naître, les laver de la poussière qui les étouffait pour les éparpiller, en faire quelque semis d’espoir, un appel. C’est tout cela que réalisent sans rien en annoncer Nadine Cabarrot et François Philipponnat par la seule grâce de leur présence ardente, de leur dire fiévreux se soutenant d’une mise en scène aussi discrète qu’enveloppante : on sort étrangement fier de ce spectacle, fier d’avoir assisté une heure durant à l’effacement de ce qui nous sépare d’eux, ceux que l’on nomme les insensés comme si du sens, nous étions les dépositaires assermentés.

après la "première", lors des Rencontres de psychothérapie institutionnelle de Saint-Alban - Juin 2008

EXTRAITS

"Chère Pia, tu es si seule et... Très cher père, vous ne pouvez pas savoir... Très cher oncle, je vous prie de tout mon cœur... Très cher frère, je te fais savoir comment... Très cher Petrin ... Andora, tu ne sais rien de... Cher Monsieur Gretta... Je vous prie... Cher frère, tout va bien quand tu m’écris..."


Cher
Cher cher
Chercher est deux fois cher

Que cherchons-nous, sinon le cher ?
Que chérissons-nous par défaut ?
Quel est ce refuge circonscrit ?

Pulsation de nous comme un sang.
Et le son germe dans la bouche
dressé dans le mot qui s’énonce.
Un élan prend corps du silence.

Cher qui ? Cher quoi ?

A la séparation répond
le mot qui s’en tient au désir
le désir que le mot contient.


San Girolamo, Juin 1980

Traces si légères
des vies pétrifiées

Suaires anonymes
qui claquent
au vent des couloirs déserts

L’ombre des barreaux
gratte la terre battue

Le soir
épie
le lieu d’expiation

Passe un bouc émissaire, en mission secrète
poursuivi par le fléau de sa naissance

Canal des eaux usées

Dans la chicane des portes battantes
un chien errant improvise
la forme de l’attente

quémande à la poussière
une relique de caresse


Quand tu me parles, es-tu muet ?
Ne me parles-tu pas quand tu parles ?
Si tu ne me parles pas quand tu parles
quelle est ta parole ?

Bouches bées.
Buées des bouches.
Baies vitrées témoins d’encore un souffle
dans l’asile des mots.

Tu rejoins des lacs de haute montagne aux eaux limpides, mais ce qui t’attire est un étang obscur, dans l’argile des vallées, et le trésor que cache le fond.

Dans le trouble de la boue
l’or brille de tout son mot.

Le vide minéral de l’eau claire inquiète le rêve.

La fontaine de Trevis exhibe ses pièces, qu’on voudrait voir enfouies.
Satisfait, où est le désir ?

Quelque part, le destinataire attend.
Lui aussi trompé par ses yeux, débobinés par le large.

Ce que tu cherches est de l’autre côté de la naissance.
Non pas le giron maternel
mais l’immense champ des possibles
qui s’étend en deçà de la vie.


Vittorio,

Ta lettre du 2 Septembre 1909. Dossier clinique 400.

Je réponds. Je te parle. Tellement de choses à te dire ! A rajouter à une conversation interrompue, entre toi et moi… Je te tutoie ! Je fais comme si l’affaire était entendue. Je ne sais pas pourquoi. C’est comme ça. Les enfants et les fous : on les tutoie ! On est tellement assuré de n’être ni l’un ni l’autre qu’on n’éprouve pas le besoin de prendre des distances.

Peut-être peux-tu y voir une connivence.

Hier, une femme me dit, de but en blanc : « Et toi, tu es quoi ? »
Je suis resté suspendu à cette simple question « Je suis quoi ? »
… Maçon, poisson, difficile à vivre, blanc, sûr de rien, prêt à tout, mammifère, stupéfait, gémeaux, français, troublé par votre parfum, quelqu’un qui est censé savoir ce qu’il est ?

Tu sais, au début, je me suis dit… je me suis dit : Vittorio, il est qui ? Il y a quoi derrière lui ? Vittorio, tu me caches quelque chose ! Ce que tu dis : qu’est-ce que ça veut dire ?

Qu’est-ce que ça veut dire ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Qu’est-ce que ça veut dire ?
 

Vittorio : Quoi ? Extravagant ? « Lépreux de l’âme » ? « Offusqué par les noires vapeurs de la bile » ? Vagabond de la Nef des fous, embarqué dans ce bateau qui dérivait vers d’autres répulsions ? Pestiféré victime d’un exil rituel ? Capitaine aux longs discours dont l’enfermement rend notre monde si lissé ?


Je cherchais ton code d’accès, avec l’affairement d’une mouche sur cette relique déterrée.
Inquiet de l’appareillage de tes mots.
Effrayé des coups de sabre dans la maçonnerie des pierres dé-liaisonnées.

Pour dire vrai, la question était : est-ce que je garde son texte pour ma lecture ? J’y cherchais quelque qualité littéraire, expression fleurie, curiosité ou je ne sais quel tabou transgressé qui aurait tenu les auditeurs en haleine… C’est petit, hein, Vittorio ? Toi, tu t’échines à écrire ta lettre, et non seulement, il n’y a pas le moindre facteur en 98 ans pour la distribuer, mais quand elle me tombe sous les yeux, je me demande si je ne vais pas l’ignorer, pour sauvegarder la forme de mon histoire !

Je m’avance sur ton damier.
Ma nuit lucide sur les cases blanches.
M’attachant à me voir voir.

Sortir du sillon n’est pas toléré.

Délirer est condamné moins pour la trace qu’on laisse derrière soi
que pour celle qu’on ne suit pas.

Mais si nous multiplions le sillon, la traque, bien qu’elle s’amplifie, se disperse.

Vittorio, ton vrai forfait, c’est ta langue !

On me presse de ramener ta parole à l’enclos, comme un mustang enfui.

Devant tous les gens qui pensent que le sens d’une phrase est la somme des mots qui la composent, tu brandis une parole qui libère sa substance au cœur d’elle-même, germe de son propre mouvement, et s’écroule dans sa propre érection. Y entrer semble devoir nous ensevelir.

Il faut que tu saches qu’ici, tout est contenu, étayé, suturé, soudé. Rien ne suinte. Rien ne fuit. Aucune phrase blessée ne coule une goutte de sang. Aucun sperme n’engendre une syntaxe non répertoriée ! Il ne se dira rien ici qui ne puisse se dire dans un ordonnancement comme il se doit et le fantasme que nous nous devons.

Toutes les mains sont jointes sur le Bled, le Bloch et le Georgin !
Tu comprends, Vittorio, notre langage est une cathédrale, affublée d’une architecture et de sa croyance ! Et toi, tu parles à côté du Livre !

Stupeur du premier jour devant le non-sens d’avant le sens.

Dans le pli de tes phrases
des perles
qu’aucun collier ne saurait rassembler.

Ta langue se déroule et s’énonce en se déroulant.
Elle doit se déployer pour apparaître
s’inventer des ailes
pour s’enluminer.
Elle burine un marbre qui demeure intact
ses mots contondants, retournés contre toi
complices de ton supplice.

Je comprends combien il est difficile de ne pas en vouloir aux gens à qui on a fait du mal.

Ton voisin, Alberto Basai raconte ses tortionnaires et finit par : « Je vous prie d’annuler la lettre. L’affaire est moche. Je ne veux pas vous compromettre. Cependant, je la garde à l’esprit. »
Qui ne connaît ce courrier qu’on n’envoie finalement pas, ces mots dont on remet l’expression ?

- Devant nos miroirs, nous pensons : « Qu’est-ce qui me distingue de mon ennemi ? » -

Ta tête assiégée prépare ses flèches et affûte ses phrases.
L’encre déborde de toi.
Tu écris d’un sang répandu, en preuve d’innocence.
Le trou noir où tu t’absorbes nous trouble et nous attire
comme on aime une ruine sur un tableau mélancolique.
Spirale inversée d’un envol.
Oiseau tenté par la pierre.

Vittorio,
je n’ai plus envie de te demander ce que tu es.
J’accepte ta langue.
Je me plante devant cette région blanche où rien ne semble être dit.
L’écran prononce l’image en lui barrant la route.

Je t’écoute
laissant place à la vivacité du silence.
Je t’incorpore
comme dans les églises théophages.

Au début n’était que le mot, contenu en lui-même.

Triangle primitif.

Je Te Dis !


(final)

ILS ETAIENT LA !
Quelque chose prenait sans cesse son service
Quelqu'un devait continuer
Garder éveillées
Qui une lampe
Qui une lampe
Qui encore une autre lampe
La lampe de l'autre
L'autre lampe de l'autre
Pour qui ?
Pour l'autre ?
Pour la lampe
dont la naissance a recousu les mémoires

TENIR LA LAMPE !
Témoin d'une rencontre oubliée
passée de main en main
qu'une injonction secrète invite à ne jamais lâcher
3/8 après 3/8
depuis l'invention des jours et des nuits !
Qui une langue
Qui une langue
Qui encore une autre langue
La langue de l'autre
L'autre langue de l'autre
Pour qui ?
Pour l'autre
Pour la langue
dont la mort ferait un trou dans le papier cristal des âmes

MAINTENIR LA LANGUE AVANT QU’UN SABRE !
Maintenir l’agilité de la langue
Soutenir le regard de la paralysie
Promenade derrière les hauts murs du bourreau
Grappin lancé sur les nuages

ILS ETAIENT LA !
Dans la langue
Bave sacrée, gardienne des muqueuses du souffle , passée de bouche en bouche
entre les brûlures de silence capitonné d'absence
Relique de racines
Seule nourriture fleurie dans la terre du souvenir

Tapis d’incantations Scandées pour surgir de la vase !
Scandées pour soumettre les fers !
Scandées pour traverser le feu !
Scandées !

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